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Le 12/01/2014 à 10:15
Cher vous, Je me sens le devoir de vous dire quelques vérités qui me peinent sur la ville que j’habite et que vous estimez mériter une visite de votre part; bien sûr, vos raisons profondes m’échappent et sans doute sont-elles excellentes, mais je voudrais simplement vous expliquer pourquoi celles qui sont le plus souvent avancées pour choisir ma ville ne sont qu’illusions et promesses d’une sinistre déception. Lire la suite
Le 29/09/2013 à 12:08
Il m'a demandé si je voulais que nous dînions ensemble, ce qui veut dire : je viens chez toi, et je te ferai à manger. Pour que la ressemblance avec une vie de couple fût plus parfaite encore, il proposa des invités - un seul suffirait, un garçon-religieuse au chocolat, tendre et suave, qui accepta avec plaisir de quitter son campus d'HEC. Lire la suite
Le 24/09/2013 à 22:47
Je n’avais pas réussi à convaincre M*** et A*** d’aller voir à Vienne l’exposition sur le nu masculin, et j’avais dû me contenter d'en feuilleter le catalogue (d’ailleurs intéressant) — j’avais donc bien l’intention de ne pas manquer son avatar à Paris, au Musée d’Orsay, qui ouvrait ses portes aujourd’hui. Lire la suite
Le 23/09/2013 à 21:40
Dans son dernier numéro, Vanity Fairnous offre un portrait de groupe des anciens élèves de la promotion Senghor de l'ENA, "brillants, prometteurs et déjà puissants”, marchant d'ailleurs à la suite d'un article de l'hebdomadaire M. L'idée est merveilleuse: on a si peu l'occasion d'être ébloui. Ils ont trente ans, ils occupent des postes incroyables, et leurs costumes sont si bien taillés : pour un peu, devant tant de succès à l'état brut, on en oublierait la crise. Lire la suite
Le 03/09/2013 à 22:55
1. "Il y a des dates qu'on n'oublie pas," m'écrit-elle, "alors du fond du coeur : joyeux anniversaire." Mon anniversaire est demain. Que répondre à ces "dates qu'on n'oublie pas" ? 2. M. (vingt ans) me dit : "on va fêter notre anniversaire ensemble, la semaine prochaine. Au moins,si on est ensemble cela évitera qu'on mette ton âge sur le gâteau hi hi". L'impudent. 3. M. (toujours) me dit "Aimer Wagner à ton âge, c'est triste. Wagner, on l'aime adolescent." Le cuistre. 4. G. (dix-huit ans) : "C'est ça, tu vas me servir le mythe de Ganymède, ha ha." Moi : "Non, je n'ai franchement pas envie de me mettre en aigle pour t'enlever de cette soirée moisie, et je n'ai pas envie que tu finisses comme verseur de je ne sais plus quel liquide." Lui : "M'enfin, tu es nul, Il verse l'ambroisie, qui est la substance d'ivresse, ni liquide ni solide. Il provoque aussi l'himeros chez Zeus, c'est-àd-dire liquide d'amour, passant par les regards et les ventres." Le cuistre, aussi.
Le 27/08/2013 à 22:06
Il est banal de dire, d'écrire, que nous vivons dans un monde saturé d'images : affiches, films, photographies (particulièrement dans ce billet, qui sera sans doute coincé entre une photo de fesses et une photo de chats). Ce qui me frappe, moi, c'est que ces images sont pour la plupart d'une grande qualité formelle ; l'accélération brutale de la fabrication d'images, la plus grande compétition pour obtenir l'attention, la multiplicité des propositions font qu'aujourd'hui même un photographe débutant peut vous éblouir, et que ces clichés sont mille fois plus intéressants que beaucoup de modèles du passé. Ceci dit, il reste encore un endroit spectaculairement épargné par cette élévation général du talent photographique, c'est M le magazine. On est frappé, à chaque livraison de ce journal, par la constance dans l'absolue nullité des images qui illustrent les articles. D'elles, on n'a jamais rien à dire, sauf peut-être qu'à relever qu'outre l'absence complète de sens de la composition, de la forme, ou encore de la signification, les couleurs sont toujours particulièrement laides, à croire que le bon à tirer a été donné au Cud ou qu'il y a un filtre instagram spécial M encore plus laid que ceux qu'aiment mes amis facebook. On finit par souhaiter à l'un ou l'autre de ses rivals de faire l'objet d'un papier dans le journal, pour pouvoir punaiser sa photographie M sur le mur qui fait face à son bureau. Et pourtant, ce journal donne chaque semaine, hélas pour plusieurs semaines, "carte blanche" à un artiste qui réussit à faire encore plus mal que ses confrères qui n'ont pas eu cet honneur. J'observe d'ailleurs que je ne suis pas seul à être écoeuré par cet étalage de manque de talent, puisqu'à ma nouvelle blague habituelle de cantine, lorsque le chef a raté tous les plats proposés ("ce doit être une carte blanche à" + nom du photographe honoré par M) tout le monde rit. Tenez, je suis sûr que si M donnait carte blanche à Alain-Baudry Poppy-Blops, il réussirait à rater la photo d'un anus de minet. Mais ne soyons pas aigre : dans M, il y aussi des articles, et mêmes des rubriques. Dans le dernier numéro, [...] la dernière page vaudrait elle davantage de commentaires. Intitulée "Le Keith Haring de Laure Adler" elle présente le tableau que Laure Adler a reçu du peintre Keith Haring lorsqu'elle était allée l'interviewer pour une émission radiophonique, tableau qu'elle a conservé depuis : "J'ai mon petit ange, comme je l'appelle" (appellation qui nous paraît, à nous, surtout établir que Laure Adler n'a plus toutes ses facultés). "A l'époque, les journalistes n'étaient pas perçus comme des intrus, et j'ai pu passer une journée entière [avec lui]." Comme c'est touchant. Mais euh...une journaliste qui reçoit des cadeaux des personnes qu'elle vient interviewer, vous appelez cela, comment vous ? C'est sûr que celui qui a enquêté sur le compte en suisse de Jérome Cahuzac a peut-être été considéré comme un intrus, et ne pourra pas, dans vingt ans, présenter ses paumettes refaites depuis vingt ans en cadeau d'un ministre du budget qu'il était venu interviewer comme ses petits anges. Tiens, on suggère, puisque c'est ça le niveau de M, de consacrer la dernière page du prochain numéro aux tableaux de Claude Guéant, qui pourra dire de ses relations africaines : "à l'époque, un ministre en exercice n'était pas considéré comme un intrus".Sans blague, je ne sais pas quelle est la radio qui l'employait, mais il me semble qu'elle serait fondée à demander la restitution du cadeau, ou bien à saisir la justice pour abus de bien social et recel. Grâce à l'article, nous savons que Laure Adler est moins étranglée par son sens moral que par son dernier lifting, mais il y a plus savoureux encore. "Grâce à la générosité et à l'hospitalité - au sens où l'entendait Derrida - de ces maîtres, j'ai pu vivre ces moments-là" dit-elle à la journaliste Emilie Grangeray, émerveillée. Moi qui ne fais pas assez de dîners parisiens, j'ai du mal à me fournir en propos de femme du monde, mais celui là en vaut mille. Attendez-vous à ce que j'accole à tout mot élémentaire la formule claquante : "au sens où l'entendait Derrida". Demain, je dirai bonjour au bureau "au sens où l'entendait Derrida" ; je demanderai au cuisinier un peu de riz thaï "au sens où l'entendait Derrida" et je proposerai à un correspondant Grindr encore inconnu de niquer "au sens où l'entendait Derrida."
Le 24/08/2013 à 18:40
Bonne surprise dans un numéro récent de l’Express particulièrement vide (il suffit de voir l’interlignage du sommaire) que ce papier de Philippe Chevallier sur Jean-François Revel qui signale d’ailleurs la parution d’un recueil de ses livres dans la collection Bouquin. Plaisir vite interrompu hélas par l’affirmation un peu gratuite du journaliste selon laquelle, si le fond est bon, Revel pêcherait par une absence de style («Est-ce défaut de style qui explique l’oubli dans lequel sont tombés ses pamphlets ?»). Comme cet article est par ailleurs très plat, on a évidemment regardé si le signataire n’était pas l’un de ces stagiaires d’une école de journalisme ou d’un institut d’études politiques d’une ville que vous ne visiterez jamais car son centre est connu par ses problèmes d’insécurité et sa périphérie pour la laideur de son paysage, stagiaire à qui on a conseillé d’être d’autant plus affirmatif sur un sujet qu’il n’y connaissait rien, pour faire comme à la télé ; mais non, il s’agit d’un docteur en philosophie comme l’Université française en produit plus que de raison, qui a déjà la bibliographie de quelques ouvrages dont le style n’est sans doute pas la seule cause de leurs tirages faibles et mises au rebut rapides. Quelqu’un, en somme, dont l’ensemble des études a consisté à désapprendre à bien écrire, tant il est certain que la limpidité est morbide pour la philosophie. Mais oublions vite ce papier comme a déjà dû le faire son signataire lui-même, et venons-en à ma surprise. Pas de doute que Revel ait eu le plus souvent raison, sur le fond, dans les polémiques qu’il a levées ; mais comme la plupart de ceux qui l’ont lu, je le relis régulièrement, alors que, d’une part, j’en maîtrise l’argumentation et que, d’autre part, bon nombre de ses cibles sont tout de même en état de décomposition (qui lit encore Maurice Merleau-Ponty en dehors des salles de profs?). Et c’est bien à cause de la qualité du style de Revel, du plaisir que donnent ses phrases amples et assassines, ses développements denses et rapides et ses morceaux de satire d’une drôlerie extrême, qu’on le lit et qu’on le relit. Je voulais citer ici quelques extraits pour la nécessaire déconvenue de Philippe Chevallier, mais il est presque impossible d'en choisir sans avoir envie de les étendre démesurément. A-t-on jamais mieux parlé de la khâgne, de ce qui fait le fond de la khâgne, que dans ce passage où Revel, après avoir relaté l’exposé d’un jeune philosophe de prépa expliquant en 1968 pourquoi, selon lui, Freud était structuraliste, imagine le même discours du même étudiant parfait justifiant en 1958 pourquoi la psychanalyse est essentiellement de la phénoménologie, celui du khâgneux de 1948 démontrant de façon convaincante la nature dialectique de la psychanalyse et, enfin, celui du préparationnaire de 1938 défendant brillamment pourquoi « malgré certains désaccords superficiels et épisodiques, intéressant plus la lettre que l’esprit, la psychanalyse est indiscutablement bergsonienne » ? On mesure d’ailleurs la force de ce style à la sature des victimes qu’il aura faites. Même Levi-Strauss y a perdu ses nerfs, tant la réponse de Revel à sa critique est d’une précision chirurgicale et d’une drôlerie revigorante : un style sans stylet mais avec un bistouri en somme. Heidegger, qui avait en France survécu à tout y compris à ses compromissions, est ainsi mis en boîte en quelques paragraphes éblouissants qui le transforment, avec ses zélotes, en bandeurs mous de l’Être. Je n’aborde pas le chapitre sur Tel Quel, l'ancienne revue de Sollers, sans être confortablement assis et avoir évité toute ingestion dans les dix minutes précédentes, tant je sais que mon hilarité va être violente. Qui se souviendrait, sans ces pages merveilleuses, de l’éloge flagorneur de la sieste sollersienne par les prêtres de la revue ? Et le récit de la conférence de Derrida sur la DifférAnce (qu’on appellerait bien nous-même la conférAnce) ramène joliment à la vie celui dont ne subsiste plus guère aujourd’hui que l'invention de la duck face. Sans doute ne reste-t-il plus non plus grand-chose en Italie de ce qui fait la réjouissante critique du Pour l’Italie, et sûrement plus ce qui faisait alors le bonheur des homosexuels, dont il parle avec gourmandise sans y avoir touché regrettant joliment que la nature ne lui ait pas donné cette faculté. Mais dans ces scènes de vie, dans ces charges sans pitié, on s’amuse beaucoup et le plaisir tient évidemment à la forme. Ce qui fait par dessus tout le prix de l’écriture de Revel, c’est qu’il ne ralentit jamais, il ne s’attarde jamais, chacune de ses phrases, j’allais presque dire chacun de ses mots, est nécessaire ; on ne le lit jamais en diagonale, ce qu’on fait par ailleurs tous les jours (la diagonale allant, dans les ouvrages de Philippe Chevallier ou analogues, du premier mot de la première page au dernier mot de la dernière page). Revel dégoûte ainsi de la plupart de ce qui s’écrit, car il développe chez vous une intolérance au remplissage et au bavardage. Quand Sollers ensevelit Casanova sous des kilogrammes de commentaires pénibles, Revel l’atomise en quatre mots : « Casanova payait ses conquêtes. » Une grande partie du l’oeuvre critique de Revel est d’ailleurs souvent, au fond, une analyse de style ; sans parler de son livre sur le Style du général (que je n’ai pas lu) sa manière la plus efficace est celle d’un lecteur impitoyable dès que la langue est de mauvaise qualité, ou que le style ne sert pas le propos mais en cache le vide ou la fausseté. Il vous livre une sorte de Cantatrice chauve mais tirée non des propos de la vie quotidienne, mais des livres d’intellectuels. Il était ainsi, pour le lycéen que j’étais, le modèle du lecteur. Il n’y a pas que de la charge, chez Revel, d’ailleurs. Si son essai dans la fiction n’est guère concluant (il fut le premier à le dire), il y a quelques pages de son Sur Proust qui valent sans doute des pages de Proust (notamment dans son chapitre sur Proust et l’amour). N’a-t-il pas aussi assemblé une anthologie de la poésie française qui est une des seules qu’on puisse vraiment conseiller (malgré son admiration pour René Char, inexplicable) ? Et, dans l’ancien volume de la collection Bouquins que cette nouvelle édition remplace à vrai dire mal, car moins complète, on pouvait lire un choix d’articles qui montrait la variété des sujets et l’amplitude des moyens dont disposait Revel pour les traiter. De Revel, on pourrait d’ailleurs dire beaucoup d’autre choses. Il y a un trait de lui qui conviendra particulièrement à ce journal. Revel est la première personnalité «hétérosexuelle» que j’ai rencontrée absolument dénuée de tout préjugé sur l’homosexualité. Dans l’époque particulièrement et paradoxalement conservatrice de ma jeunesse (l’époque était à la médicalisation et psychanalyse, le rejeton homosexuel était vu comme un défaut de production des parents) on ne pouvait guère espérer se consoler que par des plaidoyers pro-domo d’autres tantes avec beaucoup d’images en couleur du Caravage (comme dans l’oeuvre de Dominique Fernandez). Revel, lui, ne défendait aucune cause ; il dissolvait le problème par sa parfaite indifférence à envisager même l’existence d’une question ou d’un problème. Lui qui se disait à regret incapable de coucher avec un garçon était également incapable de comprendre qu’on puisse l’interdire ou l’expliquer. Sa tolérance était telle qu’il a même fait un faux témoignage pour aider son ami René Scherrer, qui avait serré de trop près un de ses étudiants un peu trop jeune. Alors que ceux qui me faisaient passer pour un détraqué dans mon adolescence cherchent désormais à me faire passer pour un danger pour l'intérêt des enfants et la survie du pacte républicain, on regrette qu’il n’y ait pas une personnalité de cette stature, et de ce style, pour remettre les choses au point.
Le 15/08/2013 à 00:16
"Bon, allez, ne faut-il pas finir ce blog ? J'imagine que ce billet va s'insérer dans le journal des inscrits entre une photo de chats, une critique en trente mots et cinq fautes d'un film récent sorti au cinéma, différentes représentations halées et huilées du corps masculin, et une prière pour une sainte méconnue dans une typographie abjecte. On se demande bien ce qu'il y fait, à part jurer. Le journal des inscrits est à l'image de ce qu'est l'homosexualité aujourd'hui : un conservatisme simple d'esprit. Je le dis sans masochisme : il m'est pénible, je vous l'assure, d'appartenir à une minorité réactionnaire et stupide ; une communauté dont on pourrait se passer. Certes, le bilan sur les siècles n'est peut être pas nul ; mais s'il y a eu un génie de l'homosexualité, il s'est absenté dans les backrooms depuis qu'elles sont légales (et parfois, quelle belle image, mitoyennes d'un commissariat). L'homosexuel peut parfois penser, et même créer, mais ce n'est jamais que contraint ; son effort unique vise à éjaculer - tout le reste est dérivé. Tout entier compris dans ce qui le désigne, il n'est que sexuel. Laissez-le niquer, et il sera le meilleur ami du pouvoir, le plus odieux soit-il. J'ai déjà cité ce mot de Giono ("pourquoi tant d'homosexuels dans la collaboration ?") ; que dirait-il aujourd'hui s'il sortait aux soirées des jeunes ump — peut-on me citer un jeune ump qui ne soit pas une tarlouze ? — ou s'il allait prendre un jet 27 dans certains bars du septième, ou de bourgeois ministres offrent des verres à de jeunes étudiants en sciences politiques avant de les chérir plus que leurs femmes ? Mais non, ne dites pas : pourquoi tant d'homosexuels dans la réaction ? mais reconnaissez que l'homosexualité est devenue une réaction. D'ailleurs, c'est simple ; quand elle prend la parole, c'est pour demander l' incrimination de ceux qui l'embêtent, et qu'on leur inflige une peine. Quand elle se fait mouvement social, c'et pour exiger des préservatifs. Quand elle se constitue en discipline académique, c'est pour condamner certains livres. Si, en France, les juges sont presque tout le temps des femmes, les procureurs les plus actifs, eux, sont des tantes. Il n'est pas jusqu'aux icônes qui attestent que l'artiste homosexuel est, à l'image de ses modèles, devenu pompier. Pour un Yves Saint-Laurent, combien de Marc Jacobs ? Et ne me demandez pas en littérature, en peinture, je n'ai trouvé personne. Même l'écrivain de la misère sexuelle, de la séparation du monde entre les baisables et non baisables, et, en fin de compte, de la disparition de l'humanité, toutes choses d'abord réalisées par les pédés pour eux-mêmes, ne l'est pas. Que font donc les pédés, qu'on dit si sensibles, puisqu'ils ne font plus d'art ? Ils s'occupent de stratégie ou du budget chez LVMH, ou ils sont les gitons de ceux qui font de la stratégie ou du budget chez LVMH (comment se fait-il d'ailleurs que la dernière marque de luxe française, Hermès, ne compte pas autant de pédés que chez Vuitton, qui n'a jamais fait que de la toile ?) Chez eux, vous ne trouverez pas d'autres livres que de lourds albums de photographie de chez Taschen. Alors, forcément, tartiner encore ici mon chagrin d'amour, mes protestations inutiles devant la grande fermeture de notre société, les légions de scandales qui se portent à la boutonnière des puissants comme un honneur, cela ne vaut pas tripette alors surtout devant l'appréciation que porte X sur le dernier Harry Potter ou les photos d'escorts brumisés et clair-obscurisés de Y. (...)" [Je tombe un peu par hasard sur un billet cru de ce journal qui, tout ancien qu'il soit, m'a paru tout frais. Je le recycle donc ici pour montrer à tout le monde et à NKM que je sais être éco-responsable]
Le 13/08/2013 à 21:56
Un de mes amis a cru intelligent de me faire croire, pendant mes vacances, qu’on avait retiré du champ de Mars le mur de la paix. A peine rentré du grand Nord et abattu par la canicule, je me suis néanmoins précipité pour me promener sur cette perspective dont je pensais qu’elle nous avait été enfin rendue. Vous imaginez ma déception devant la structure de tôle toujours bubonique sur la pelouse. Je ne crois pas qu’il y ait un système esthétique sur la planète dans lequel cette construction n’apparaisse pas parfaitement abjecte. Le mur de la paix est la preuve qu’il n’y a pas de relativité absolue des goûts puisqu’il les offusque tous. Il faut voir les touristes du monde entier (dont la variété des habits criards dit pourtant l’ampleur de leur tolérance au moche) s’étonner d’abord, puis se dépêcher de dépasser ensuite, ce qu’ils prennent sans doute au premier regard pour des toilettes publiques hors taille ou une station service dont on aurait ôté les pompes. La vraie question que pose le mur de la paix n’est pas celui de son intérêt, qui est négatif, de sa beauté, qui n’est avancée par personne, ou de son adéquation à l’endroit où on l’a installé, qui est absolument nulle : non, la vraie question est de savoir pourquoi, ou comment, un pays qui a notre histoire et nos institutions peut ainsi supporter plus de dix ans, sans la moindre réaction publique ou administrative, un tel chancre dans l’une des plus belles perspectives de sa capitale ? La réponse, qu’on médite depuis longtemps sans réellement trouver d’écho jusqu’à ce numéro récent de Télérama (Comment la France est devenue moche), c’est que la France, eh bien, c’est moche, et que la mocheté non seulement n’est plus un critère négatif de nos choix, mais elle est ce que produit désormais la France naturellement quand elle se pique de construire ou d’urbaniser. Le papier de Telerama est suffisant, et je ne vois pas quel commentaire y ajouter à part peut-être que je ne crois pas qu’il soit suffisant de dater le problème des années soixante et plus encore de la décentralisation. Car en effet, le problème me paraît plus ancien. Le fond de la France est moche. Les centres muséifiés dont on nous dit qu’ils masqueraient aux élites le saccage péri-urbain sont eux-mêmes souvent sans intérêt autre qu’un peu de pittoresque (quand on ne leur installe pas un hangar Boulanger en plein jardin, appelé Mur de la Paix avec un sens merveilleux du rapprochement des mots). A part les cathédrales, quelques châteaux, le reste d’ancien ou le peu de moderne que nous avons ne justifie jamais le déplacement, il suffit de comparer avec les splendeurs qu’on trouve presque partout en Italie, malgré nos pillages. Stendhal ouvre son voyage à Rome par une rosserie aux « nigauds » qui pensent que la France est belle. Qui ne troquerait le château de Versailles pour un Palais Farnèse, voire pour l’Escorial ? Et le Louvre nous intéresserait-il sans ses splendeurs volées ? Quand au descriptif de notre manie des lotissements, il aurait gagné à rappeler que notre capitale est elle-même, essentiellement, une ville lotie au XIXème siècle (certes bien plus heureusement que les maisons Phenix, avec une cohérence et un soin qu’on n’a plus trouvé ensuite, mais qui la prive d’autre chose que d’une sorte de pittoresque agréable). Ce n’est d’ailleurs pas pur passéisme : L’architecture contemporaine nous régale de splendeurs et d’heureuses surprises, qu’on a admirées en Chine, en Espagne, dans le nord de l’Europe, bref partout mais jamais dans l’hexagone, laid-xagone comme l’écrit Télérama). Et même ce champ de Mars qu’on dit gâché par le mur de la Paix, ne le donnerait-on pas sans hésiter pour quelque beau jardin anglais ? Ce qu’il faut ajouter, surtout, c’est l’effet considérable de cette mocheté sur nos mœurs. Elle retentit sur notre capacité d’intégration : aurions-nous vraiment les mêmes problèmes si nos villes n’étaient pas si laides ? Je me souviens de l’histoire de ce dissident russe qui avait réussi à passer à l’Ouest. Se retrouvant pris en charge par je ne sais quel parti de gauche, il fut emmené en banlieue, pour qu’on lui montre que le capitalisme aussi produisait de l’exclusion. Sa réaction surprit tout le monde : il indiqua que ceux qui vivaient là connaissaient un luxe parfaitement inimaginable à l’Est et devaient se considérer comme des nantis. Le constat était économiquement juste, mais il loupait une vérité : que les hommes peuvent être malheureux par la simple laideur de leur environnement. C’est à se demander d’ailleurs si je ne suis pas malade en voiture à cause de cette succession de béton, de panneaux, d’entrées de villes qu’on croirait dessinées par Jean-Michel Wilmotte et Clara Halter, de supermarchés Auchan, de ronds points désolants, de « bretelles » et de « mobilier urbain », de stations « vélib » et de « quais aménagés », alors que j’encaisse des fortes houles en bateau sans haut le cœur. Cette laideur finit aussi par retentir sur les gens. Une femme de plus de quarante ans, en France, est soit une femme tonneau avec des lunettes soit une femme chat avec des pommettes. Le français n’est d'ailleurs jamais élégant. Quand il est dandy, il s’habille comme on colore l’affiche d’un supermarché. On le dit original s’il ressemble à une tête de gondole Super U. Le français ne porte jamais un tissu précieux ; il porte une marque, plusieurs d’ailleurs ; il y a autant à lire sur les tenues de nos contemporains qu’à l’entrée de leurs villes. Cette laideur retentit fortement, enfin, hélas, sur nos mœurs : le Français, à qui la beauté est refusée mais qui a gardé de son humanité un besoin diffus du beau, a demandé de longues vacances qu’il passe toujours à l’étranger pour la retrouver et dont il rapporte des cartes postales et des photographies par milliers. Nos musées sont pleins de gens qui font la queue pour reprendre leur respiration ; ils croient aller contempler quelques chefs d’œuvres quand ils vont surtout soustraire quelques instants leurs yeux à la brûlure du laid. On les voit bien ne pas trop savoir quoi faire de ces expositions pour lesquelles ils ont attendu des heures, à part acheter un catalogue. C’est que notre compatriote consomme de la culture dans jamais devenir davantage cultivé, parce que rien dans sa vie, hors de cette consommation, ne fait écho à ce qu’on lui montre. Il a demandé aussi de l’internet puissant pour pouvoir choper. Le Français nique, parce qu’il n’a pas d’autre espoir d’avoir affaire au beau, dans sa vie personnelle, que dans la chair. Ses sens n’étant jamais adéquatement excités dans toute leur amplitude dans cette vaste cellule grise conçue par les conseils généraux ou les maires « pour investir dans notre avenir », il est accro au plaisir. Mais qu’on ne croie pas que parce que le corps est encore soustrait à nos urbanistes et nos élus, il demeure intact ; car l’absence de beauté autour de l’acte charnel se ressent même dans la qualité de cet acte, et la médiocrité des caresses que l’on reçoit finira bien par nous décourager de l'art que nous mettons dans celles que nous donnons.
Le 09/08/2013 à 22:47
Le plus grand embarras de l'écriture, plus grand peut être encore que lorsqu'elle s'attaque à la mort, c'est de parler de la jubilation, de l'état de parfaite satisfaction de son désir par un être qui lui coïncide exactement ou le déborde merveilleusement. Les mots sont vains, dit-on à un enterrement. C'est vrai aussi après l'extase, alors qu'on a davantage besoin d'eux car, comme le disait un vieux grec, celui qui est allé au Paradis ne peut être totalement heureux si à son retour, il n'a personne à qui le raconter. Mais de fait, il n'y a jamais personne à qui raconter le Paradis. Vous avez été incendié par un garçon de vingt ans, une nuit d'août ? Soit vos amis n'y voient qu'une soudaine augmentation de leurs possibilités de vivre la même chose et leurs questions ne seront que tactiques, soit ils sont brûlés par le ressentiment et leur attention n'aura pour but que de déconstruire votre nouvelle idole. Vous voilà, comme on vous le disait ici à une autre occasion, condamné au mutisme sur ce sujet, qui seul vous importe ; et au bavardage des autres sur tout le reste, qui ne vous est plus rien. Bref, c'est dans ce cas que le journal est un confident utile, mais il reste cet embarras qui ouvrait ce propos. Vous imaginez sans doute des lignes entières remplies après son départ, qui vont du sublime démonétisé sur ses lèvres ou ses fesses au détail curieux (par exemple, la surprise de sentir le parfum de son gel douche avec la même intensité sur toutes les parties de son corps, ou la taille exorbitante de son sexe) sans compter les impressions des sens, mais dont hélas le moindre site gay reproduit l'image à l'infini avec des mannequins plus ou moins slaves et plus ou moins bon marché. Peut-être n'y a-t-il donc à mettre dans son journal, à cette date, que quelques photos de lui ? Ou alors, relire ces pages que vous avez cornées, écrites par ceux qui ont connu la même chose que vous reconnaissez parce qu'ils vous la racontent en l'évitant. J'aime ainsi comment Montherlant s'est sorti du problème de raconter le moment le plus important de son existence, un peu partout dans son oeuvre ("Sur le sol gisait un serpent mort et noir : la ceinture de Serge. Maintenant la nuit était comme ivre de son obscurité. Les réverbères étaient ivres de leur incandescence. Les bancs étaient ivres de leur abandon.") Et j'aime comment Fernando Vallejo raconte la chambre aux papillons, avec Alexis. Ou Gide dans deux pages de Si le grain ne meurt. Et il y a ces quelques mesures étonnantes de Tchaïkovsky par lesquelles, au milieu d'une valse, il vous dit la gratitude désespérée de celui qui a possédé la beauté et la jeunesse. Alors oui, quand il m'a quitté et que ma peau s'est retrouvée sans sa peau, je suis finalement allé relire quelques pages des autres, plutôt qu'écrire les miennes. Et, curieusement, en même temps qu'en les lisant, je tirais un instant du néant les paroxysmes passés de gens qui ne sont même plus des cadavres, je convoquais aussi la mémoire des miens, aussi forts que déjà à jamais révolus.
Le 15/06/2013 à 21:22
J'ose à peine relever que mes concitoyens auront commencé à s'émouvoir de la destruction de la Grèce lorsqu'on leur aura indiqué que la télévision publique hellène venait d'être coupée. Il est certain que la hausse tragique du chômage grec n'émeut pas dans notre pays pour lequel il a toujours constitué la variable d'ajustement, que la contraction formidable du produit intérieur brut grec est sans doute vu comme une bonne chose chez nous qui avons réussi à faire naître sans rire un parti de la décroissance, et que la dégradation de la situation sanitaire grecque est muette pour nous dont la politique de santé publique, depuis vingt ans, consiste essentiellement à fermer des hôpitaux. Mais non, vraiment, couper la télé, c'est atteindre la seule institution qui nous unisse. D'ailleurs, quand deux français se rencontrent, ils ne se demande pas comment ils vont, non, ils se demandent si l'autre a vu ce qu'il fallait voir hier soir à la télé. Le service minimum, rappelons-le, n'a existé jusqu'en 2007 que pour la télévision publique, pour garantir que même l'exercice du droit constitutionnel de faire la grève, intouchable partout ailleurs, ne prive pas nos concitoyens de leurs émissions du soir. Un événement politique, en France, c'est quand le Président passe à la télé. Enfin, voilà que se succèdent politologues et juristes, experts et spécialistes, qui nous rappellent (mais chaque français n'en est-il pas convaincu depuis l'enfance ?) qu'il n'y a pas de démocratie sans télévision publique (Je n'ai pas noté le nom de celui qui disait sérieusement que sans télé publique, il ne peut y avoir d'opposition au pouvoir. On a en effet toute l'expérience du vingtième siècle qui l'atteste). Nous entrons donc dans un moment passionnant, et on espère de Dominque Reynié et Christophe Barbier vont nous le décrypter à sa juste valeur. Nous voyons en effet apparaître la possibilité d'un conflit entre deux valeurs suprêmes, la télévision pour le peuple et l'euro pour nos élites. Les peuples européens (nous ne sommes pas les seuls) ont accepté de vivre la pire récession depuis que ce terme existe, parce qu'il fallait sauver une monnaie unique et un marché commun ; mais si le chômage et la pauvreté de masse, la précarité, la dégradation des conditions sanitaires, la contraction des services publics, la grande braderie des biens publics ne comptent pas devant la simplicité de pouvoir utiliser la même coupure de Francfort à Grenade, il est possible qu'en revanche, la coupure de Laurent Ruquier et Carole Gaessler apparaisse comme le sacrifice de trop.
Le 08/06/2013 à 14:42
Voyez comme la vie est coquine ; nous devrions tous nous quitter, puisque les blogs sont désormais une chose du passé, depuis qu'il y a autant de fautes et de bêtises dans Le Monde en ligne, et que Twitter permet de briller en 140 caractères seulement ; et parce que la gay attitude n'est plus nécessaire, ou plutôt elle n'est plus aujourd'hui qu'une pratique sexuelle parfois à risques. Nous n'avons d'ailleurs plus de commentateurs ; nous ne pourrions plus espérer que dans des historiens ou des documentalistes. Mais voilà, il y a La Manif pour tous, elle-aime-pé-ter comme ses participants l'acronymisent. Et voilà que nous ne pouvons plus tout-à-fait nous taire. Celui qui a vu le visage de ceux qui ont manifesté, et entendu ce qu'ils criaient ou lu ce qu'ils s'écrivaient, aura beaucoup appris : 1- d'abord, comment la haine prospère. Je sais bien que les opposants au mariage pour tous se présentent eux-mêmes comme sans haine et sans reproche. Néanmoins, qu'est-ce qui peut nourrir autrement une manifestation qui ne demande pas des droits nouveaux ou le maintien d'anciennes libertés, mais qui exige qu'on les refuse à jamais à une minorité ? Ce en quoi les manifestants ont raison contre les pro-mariages pour tous, néanmoins, c'est qu'il est sûr que les premiers n'ont pas été pris d'un coup d'un accès de haine contre les seconds. L'agitation, même homicide, d'une poignée d'imbéciles n'est jamais qu'un fait divers ; ce qui transforme cela en haine collective, ce n'est pas l'hystérie, ce sont des beaux sentiments. Ce qui annihile toute compassion, toute compréhension, toute mesure chez les manifestants, c'est leur sentiment de lutter pour une chose sainte : l'intérêt des enfants. Au XXème siècle, on avait eu la pureté de la race puis le matérialisme historique, qui ont sur le même modèle qu'aujourd'hui l'intérêt des enfants, permis à ceux qui se sentent investis de "ne rien lâcher". 2 - On voit aussi que la haine publique grossit comme une rivière en crue, en charriant les poubelles et en remontant la merde du fond. Qui avons-nous au premier rang du mouvement ? Qu'est-ce qui unit Frigide Barjot, Laurent Wauquiez, Bertrand Vergely, si ce n'est l'opportunisme devant ce qui les sort de leur échec ? Qui n'entend que leur voix est d'autant plus forte contre le mariage pour tous qu'elle était jusqu'ici inaudible sur tout le reste ? La haine est une machine à laver qui blanchit le linge sale. Voici que même les sales types sentent bon, puisqu'ils sentent maintenant l'intérêt des enfants. Cherchez donc une "grande autorité morale" derrière cette agitation. On n'a guerre trouvé que le grand rabbin Bernheim, dont on sait maintenant qu'il photocopiait ses idées en usurpant un titre qu'il n'a pas réussi à avoir. 3 - On voit également que le premier ennemi de toute haine sainte, c'est toujours et partout la démocratie. Puisqu'il y a une loi supérieure, écrite au ciel, dont Frigide Barjot et Laurent Wauquiez sont les piteuses pythies, "on ne lâche rien", n'est-ce pas ? 4 - On voit enfin, et c'est là que j'en viens à Gay Attitude, que c'est la haine qui créée le plus sûrement des identités. J'ai eu à plusieurs reprises des foules de gens qui défilaient avec leurs enfants et leurs grands parents pas très loin de mes fenêtres pour me hurler, en somme, que je suis pédé avant que d'être français ; que mes droits seront réduits pour cette raison. Comment ne pas les prendre aux mots ? Me voilà donc gay avant que d'être français. Auparavant, je ne parlais pas de mon orientation sexuelle, parce que ce n'était pas important ; je comprends maintenant que pour mes compatriotes, cela l'emporte sur le reste. Et bien soit, me voilà libre. Je veux maintenant être un gay errant.
Le 16/03/2013 à 20:48
De toutes les choses que notre époque emporte dans la tombe, la seule qui n'éveille chez moi aucune nostalgie et aucun soupir, c'est sans doute le ghetto (pour les parisiens, entendez : le marais). Je lisais il y a peu un papier qui expliquait que tout bien considéré, la principale conséquence de l'ouverture du mariage aux couples de même sexe dans un pays, c'est la disparition des quartiers gays. La sociabilité homo y devient en effet plus diffuse et plus intégrée, et ne subsistent que les endroits pour baiser directement. La fermeture progressive des bars gays, dans ma ville, aura sans doute cet avantage merveilleux de réduire les propositions d'y prendre un verre le samedi soir, qu'il est difficile de décliner systématiquement. Et pourtant, comment peut-on finir dans une cave sombre et pas très nette, où l'on vous empêche de parler à coup de musiques consacrées par les NRJ music awards (merde déposée), avec des voisins gonflés et huilés qui n'auraient de toute façon à vous confier que leur importance ? La sociabilité gay, c'est l'a-sociabilité de celui qui n'est jamais qu'entre deux coïts. Sans doute internet y a sa part, et il est devenu inutile d'aller tenter sa chance dans un bar, alors qu'on peut avoir en ligne facilement et préalablement à tout numéro de téléphone la photo de la bite et du trou du cul de celui dont votre souvenir se résumera à l'usage que vous avez fait de ces deux extrémités. Mais même internet est mortel. Slate a ouvert sur son site un cimetière des services abandonnés par Google, et il pourrait faire la même chose avec Microsoft ou Apple. L'innovation, dans le monde 2.0, c'est la nouvelle collection printemps-été. D'ailleurs, si vous regardez un film d'une autre époque, ce qui vous permettra de le dater avec certitude, ce sont bien toutes ces choses dont on nous rebat les oreilles, du smartphone à la tablette. Montrez donc à un jeune homme un téléphone portable d'il y a deux ans, parlez lui du grindr qui faisait fureur il y a neuf mois, demandez-lui de vous ajouter sur facebook ou montrez lui l'imac de l'été dernier : il vous traitera de daddy. Sans doute, je vais quand même sortir rejoindre quelques amis dans un bar inconfortable, plein de créatures satisfaites qui, entre deux silences de Lady Gaga, diront non à une proposition que je n'ai même pas envisagée, avant de dire oui à leur pitance du soir qui leur laissera quelques boutons mal placés. Et moi je penserai à cet article du New York Times sur lequel je suis tombé en faisant quelques recherches sur un garçon dont le travail me plaisait beaucoup ; article qui annonçait son mariage (gay) avec quelqu'un de mon âge, et, disons-le, de mon physique, tout en détaillant leur rencontre dans l'ascenseur qui les menait à une soirée d'anniversaire dans un grand loft qui rassemblait des artistes de toutes disciplines et des financiers, dans une ambiance qui a permis à mon sosie de rattraper par sa conversation une accroche un peu faible. Et dans ce marais qu'on nous propose comme seul horizon, si loin de toute culture et de tout goût, on se prend à rêver que vienne une présentatrice d'un autre monde qui tenterait de trouver aux crapauds que nous sommes un autre crapaud, pour l'amusement de ceux qui aiment regarder les crapauds en société.
Le 13/01/2013 à 15:55
1. Aujourd'hui, mon quartier sera livré à ceux qui manifestent contre l'ouverture du mariage aux couples de même sexes et ses conséquences. Ils seront vraisemblablement nombreux, car autour de moi je n'entends parler depuis plusieurs semaines que des préparatifs. Du reste, j'étais dans la première manifestation contre le mariage gay. Entre les stations Passy et Motte piquet Grenelle. Je revenais de déjeuner chez mes parents, et j'ai dû laisser passer trois trains avant de pouvoir prendre place entre le tout paris. Les hommes avaient curieusement un côté très tapette, ce mélange maigre et pâle d'absence de vie et de nuance dans le regard. Les femmes étaient joyeuses, et les enfants, étouffés. Dieu sait ce que je pense de la communauté gay et de certains droits dont je ne suis pas demandeur, mais pardon, voir cette foule si heureuse d'aller manifester contre l'amour chez certains de ses contemporains m'a plongé dans une tristesse absolue. 2. Le mot d'ordre de la manifestation d'aujourd'hui, c'est que la nature veut un papa et une maman. Un monsieur nous explique que les “enfants ne naissent pas dans les choux mais d'un père et d'une mère biologique, or il n'est pas bon de déconnecter cette réalité biologique de notre identité sociale”. On retiendra qu'en France, le seul sujet qui unisse plus de cinq cent mille personnes est le désir d'en revenir à l'animal. Pardonnez-moi mais on peut faire dire n'importe quoi au biologique ou à la nature (plus exactement : on a toujours fait dire n'importe quoi au biologique, cf. la thématique des races humaines) parce que le biologique est purement muet, et que ce dont on parle, ce sont des institutions humaines dont aucune ne sort du biologique. La mairie ne sort pas du biologique, me semble-t-il ? le code civil, les libertés publiques, les devoirs moraux ou légaux, la souveraineté du peuple, l'honneur et même la religion : rien de tout cela ne sort du biologique (il suffit de voir les efforts qu'il a fallu consentir pour les bâtir). Le biologique ne force pas un père biologique à s'occuper de son enfant, à l'élever (d'ailleurs, qu'est-ce que l'éducation “biologique” ?) à rester avec la mère biologique après l'accouchement biologique, à lui jurer soutien (biologique ?) et fidélité (biologique ?). Le biologique ne fait pas que les enfants aiment leur parents, et aucune chèvre ne dit “papa” ou “maman”. Même le sentiment filial n'est pas naturel, puisque la religion en fait un commandement. La notion de parent n'est plus biologique depuis…que le terme existe, le dépositaire de l'autorité parentale peut déjà être changé, et nous vivons depuis les lois de bioéthique avec des parents officiellement fictifs dans le cas de certaines techniques de procréation assistée. Nous sommes d'ailleurs si peu sûrs de la notion de parents biologiques, qu'une très large partie de notre droit de la famille vise à s'immiscer dans les familles pour protéger les uns et les autres, parfois en retirant les enfants de leurs parents biologiques. Et mon dieu, ne peut-on jeter un oeil dans les livres d'histoire ou la littérature, pour voir tous les avatars de cette prétendue famille biologique, qui a tellement changé de périmètre ? Nous avons un mot, pour moi l'un des plus beaux mots de notre lexique, celui de civilisation, qui mesure exactement tout l'écart entre ce que nous vivons et le pur biologique. On peut discuter de choix de civilisation, on peut vouloir changer de civilisation, mais par pitié, qu'on ne nous demande pas de la supprimer. Même les hommes des cavernes faisaient de l'art dans leurs grottes. 2. Une autre série d'argument tient à la symbolique. Que d'horreurs trouvent leur source dans l'argument du symbolique : c'est au nom de la symbolique de l'euro qu'on détruit les économies d'Europe du Sud et qu'on plonge une génération dans le chômage. Un de mes amis, qui a vécu la moitié de sa vie des relations adultérines, n'était pas en reste sur ce thème de la symbolique du mariage, qui semble pourtant ne lui avoir créé d'autre obligation que des pensions. Je compte sur les doigts de deux mains ceux de mes amis qui ont grandi dans une famille non recomposée - mais l'abondance de faits contraires n'a jamais dissuadé les simples d'esprit de crier au symbole. Du reste, on ne doit pas être aussi sûr du symbole, car on y a ajouté la vanité et les beaux sentiments. C'est donc au nom des enfants que l'on défilera et de leur intérêt; car c'est rien moins que leur construction qui est en jeu. Je n'ai pas vu un manifestant qui ne soit convaincu de tenter de sauver tous les enfants à naître. Comme le français a le souci des enfants des autres ! J'ai d'ailleurs envie de partager ce souci de la construction des enfants, quand je vois tant d'adultes aussi peu équipés pour se méfier de toute la quincaillerie pédo-psychiatrique que nous vendent des experts que tant d'affaires récentes avaient pourtant assez largement disqualifiés. Montrez-moi donc cette famille idéale que vous jugez seule naturelle, indiquez moi la part qu'elle représente pour les enfants dans l'histoire et dans notre société, et dites-moi ce qu'on fera de tous les autres enfants, qui sont la multitude ? L'intérêt de l'enfant, pardon, mais c'est l'instruction obligatoire, c'est la protection de la jeunesse, c'est la visite médicale pour déceler les mauvais traitements, c'est la santé publique et toutes ces bonnes choses montrent qu'avoir un père et une mère biologique n'est ni nécessaire ni suffisant. J'ai grandi dans une famille d'un père et d'une mère, qui s'aimaient, s'aiment encore et ne se sépareront qu'à leur mort. Ils sont issus de couples mariés qui se sont aimés aussi jusqu'à la tombe. Je suis un pur produit de ce modèle romantico-biologico-bourgeois que vous tenez pour obligatoire. Et pourtant, je suis une tapette. J'ai aimé et désiré des garçons hétérosexuels qui n'ont jamais accepté une seule caresse, alors qu'ils n'ont jamais connu leur père et ont été élevé par une mère seule et une grande soeur. Arrêtons de parler par clichés, je vous prie. D'ailleurs, le discours des opposants n'est jamais net : le pathos biologique coule dans l'affirmation sociologique, qui se résorbe dans un postulat philosophique, avant de s'autoriser d'une évidence juridico-politique. Et ce n'est qu'en faisant fondre tous ces raisonnements malformés et inaboutis dans une marmite de bon sentiments portés à ébullition qu'on arrive à hurler dans la rue. 3. Le mariage à la mairie est une convention. La valeur derrière le mariage, ce n'est pas la famille, c'est l'amour. On imagine bien sûr la souffrance de ceux, minoritaires, qui s'entendent dire par une foule sotte que leur amour ne peut pas être reconnu. Mais peu importe : on finira bien par sortir l'homme de la bête.
Le 28/10/2012 à 19:46
1. Le français en voyage ne peut éprouver de joie plus grande que récupérer son bagage le premier de son vol. Il faut voir le regard comblé, le port de cou triomphant et même la dame qui pour une fois est fière de son mari. Ce que les médailles nationales ou les victoires de l'équipe municipale de foot provoquent chez d'autres ressortissants, le français l'éprouve peut être en plus fort encore lorsqu'il pousse son chariot pour sortir le premier de la salle des tapis de bagages. 2. «Les mœurs des Lydiens sont en général semblables à celles des Grecs, sauf qu'ils prostituent leurs enfants de sexe féminin.» (Hérodote) 3. Ils se souviennent d'avoir mangé des langoustes, d'avoir subi des insectes ou des diarrhées. Ils se souviennent d'avoir eu très chaud ou bien très froid. Et ils vous le racontent. Ils parlent de leurs destinations comme G. me parlait de ses passades. Ils disent faire la Croatie, faire la Toscane ou l'Afrique du Sud. Et ils me demandent : «Vous avez fait Venise ?» comme mes lecteurs me demandent si j'ai fait M. Il faut vraiment être un faiseur, aujourd'hui. Ils filent des récits où il n'y a rien à part des noms de lieux qui font rêver et on se demande comment des gens qui ont tant de moyens ont si peu de culture. 4. « Ce que je cherche à dire c'est que si un homme âgé essaie de se rapprocher de jeunes gens (...), cela ne peut pas fonctionner parce qu'ils ne se comprendront jamais. A un moment donné Lietta, l'adolescente, demande au professeur: "Mais que faisiez-vous quand vous étiez jeune? Ce que nous faisons, nous, maintenant?" et il répond: "Surtout pas! J'ai étudié, j'ai voyagé, je me suis marié et mon mariage a été un échec. Soudain j'ai ouvert les yeux et je me suis trouvé au milieu d'un monde dont je n'arrive même pas à comprendre la signification."» (Visconti) 5. Donc, je pars. Avec lui et un de ses amis, presque son semblable, un mètre quatre vingt et les yeux bleus. Dans une chambre triple. Cela le fait rire : "imagine, le scandale, s'il t'arrive quelque chose et qu'on te retrouve dans la chambre de deux étudiants." Bon, la chambre triple a la taille d'un très grand appartement, grâce à un tarif de crise. Nous verrons bien, et je le raconterai peut-être ici. Je n'ai rien écrit, ou presque, de toutes nos soirées, parce que je n'en voyais pas l'utilité, et que je pensais m'en souvenir très bien. En réalité, quand je relis celles que je raconte ici, je ne m'en souviens plus du tout. Ce voyage achèvera tout, comme le duvet noir de son ventre pâle. Me voilà fatigué de sa jeunesse que ne parvient plus à contenir son intelligence.
Le 10/10/2012 à 22:51
Samedi soir, après le dîner, j'emmène W. faire un tour à la Nuit blanche, sans lui dire que je n'y suis jamais allé, et que j'ai choisi notre parcours que parce qu'il me permet de rentrer rapidement chez moi en cas de déconvenue. Premier arrêt au Conseil économique et social, bâtisse qu'on répute Art Déco quand elle n'est qu'ennuyeuse. Dans une très grande salle, une installation d'Antony Gromley disperse des cubes blancs qui finissent par composer une silhouette. Admettons. Un grand panneau nous invite à assister à la conférence de Franck Gérard, ou Franck David, ou Franck Kevin, je ne sais plus, sans qu'on ne nous dise de quoi elle parlera ni qui est ce Franck Raoul. Dans la salle du conseil, passablement fatiguée par des visiteurs qui entrent et sortent, le Franck John en question présente depuis la tribune ses photos de vacances en essayant de trouver quelque chose à dire, tout en jouant avec l'une des dizaines de bouteilles d'eau en plastique vides qu'il a amassées près de lui. Quelques personnes prennent des photographies de ses photos, ou de lui, ou de la salle, ou bien du tout. Nous partons sans nous émerveiller de la photographie que Franck George a prise de l'agence CIC de Pont-à-Moussin, mais Franck Benoît nous remercie au micro de notre visite. De l'autre côté de la rue, le musée Guimet est ouvert ; j'en profite pour montrer les collections à W., enfin, les pièces que je connais, et la bibliothèque qui curieusement n'est peuplée que de jeunes gens élégants. Nous montons à la rotonde (puisque c'est le thème de cette nuit, le belvédère) où on nous demande de nous déchausser. Dans une odeur de pieds, nous découvrons une sorte d'atelier de collages, et quelques réfractaires de dos qui prennent la tour Eiffel en photo avec leur iphone. Je propose à W. de pousser jusqu'au Palais de Tokyo, puisque dans ma pingrerie je me dis que c'est l'occasion d'une visite gratuite. Nous entrons par le parking public, qui est l'entrée, puis nous poussons jusqu'au parking public principal pour voir des néons et quelques photographies, mais il faut payer un ticket. Pourquoi cela ne s'appelle pas Vinci Park, me demande W. Nous finissons au parking public du sous-sol, qui bruit de l'extase d'une foule érudite et sensible, réunie dans une même ferveur artistique et noctambule devant un spectacle des guignols de l'info en direct. On rit beaucoup ; preuve que l'art le plus contemporain sait se faire accessible, drôle, sans rien abandonner de sa subtilité et de son exigence. Nous nous décidons à sortir de l'extase, et nous convenons tous les deux, malgré notre très grande différence d'âge, que nous avons vu le spectacle d'un peuple sot et qui entend bien le demeurer. Qu'après au moins dix années d'instruction obligatoire, aucun des participants, par ailleurs manifestement gâté par la vie, ne s'élève pour dire que ce qu'il voit est bête et inadmissible dans un lieu public et administré, c'est vraiment une pensée désolante. Que des pouvoirs publics entretiennent chez ceux qu'ils doivent servir cet abrutissement content de lui-même, c'est le signe le plus sûr d'une intention totalitaire. Que la brochure soit signée d'un maire et d'un adjoint qui sont des tantes, cela ne nous guérira pas de notre désespoir de constater la contribution désormais négative de notre communauté à la civilisation. Imaginez donc mon énervement le lendemain, d'autant que cette soirée devait me consoler de la distance nouvelle que m'opposait M, distance que tout justifie, mais, comme pour tous les gens que nous aimons et qui nous dépassent, en crée une aussi insurmontable entre moi et ceux qui ne sont pas lui. Pourtant, au réveil, j'ai un message de lui qui me propose de déjeuner. [Netromain, ne réponds pas oui]. "Avec plaisir" Me voilà parti pour cuire, devant sa chemise blanche, sa braguette légèrement ouverte, sa chevelure maîtrisée pour me revoir, et surtout, sa conversation sans chaleur, certes, mais si pleine d'humanité ; je ne veux pas faire de grands mots sur un billet qui va finir entre des photos de châtons et d'autres de trentenaires culs nuls avec la peau épilée, mais enfin, à côté des imbéciles heureux de la nuit précédente, que rien n'honore, quelle splendeur que sa conversation, ses études, le milieu exigeant dans lequel il travaille, sa curiosité pour les domaines qu'il ne connaît pas, et quand on tente de les lui faire découvrir, son intolérance à des références qui ne sont pas de première main. Pardon de ne pas retranscrire ici sa conversation, mais ce serait le découvrir. Nous poursuivons la promenade jusqu'au Musée d'art moderne de la ville de Paris, parce que j'ai un tableau à lui faire voir, qui lui plaît beaucoup en effet, et que je lui dois bien cela puisqu'il m'agrandit. Vous vous consolerez en vous disant qu'après tout, hein, c'est pas comme si on était en couple. Après tout, je ne fais souvent que baver. Ce n'est pas tout à fait exact : de la presque année que nous avons vécu ensemble quasiment en concubinage, pendant laquelle je n'ai finalement presque rien écrit même lors qu'il y avait des délices, il me restera cent quatre-vingt dix-sept photos de lui. Ce qui constitue sans doute la plus grande collection privée de photographies de M. Le lendemain, retour au travail, un travail qui fournit une fenêtre grande ouverte sur la situation de l'Europe. Réunion pour réagir à la dernière idée qui a surgi de ceux qui ont autorité ; je vois les regards accablés des plus jeunes, qui viennent de commencer à travailler, et qui viennent de commencer à comprendre ; je prends la parole, et offre à tout le monde la possibilité d'en rire librement, d'en rire à gorge déployée, pendant quelques minutes, avant de nous remettre au travail.
Le 08/08/2012 à 21:58
Jeudi soir, exposition Richter à Beaubourg. Après une première salle grise et floue de peintures grises et floues comme des photographies grises et floues, une grande salle qui se permet le nom "Libérer l'abstraction" présente des toiles aux couleurs criardes appliquées en jets, de grand format. Nous sommes quatre, peut-être cinq, en comptant B. Une femme nous dépasse, se plante devant la plus grande des toiles, et pète. Capri, juillet dernier. Un jeune homme aux formes délicieuses déchire notre billet pour le funiculario dont le tourniquet est hors d'usage. Il y a cent ans peut-être, il aurait accepté contre quelques pièces de venir en pâtre dénudé à quelque soirée d'aristocrate ou d'écrivain inverti - on mesure le progrès de la civilisation. Hier, à Naples, comme nous dînions en terrasse, un convive français nous avertit que Capri était la capitale historique de la tarlouzerie européenne. Certaine dame, sentant le risque que j'en prisse ombrage, voulut alors hésiter une défense et illustration de l'homosexualité, bien inutile me semble-t-il, car j'ai sans doute les mêmes préjugés que ce monsieur mais en les limitant à mes contemporains. Je voulus répondre qu'il m'était difficile de ne pas préférer Capri d'alors, remplie de nobliaux et d'écrivaillons pédés avec des moyens et du goût, à celle d'aujourd'hui, piétinée l'été par des femmes obèses et leurs maris commerçants, mais il n'y avait à table que des femmes obèses et des maris commerçants. Le monsieur, apparemment informé, aurait pu néanmoins m'objecter Sitges, à quoi je n'aurais pu lui rétorquer M. dont l'atroce beauté rend magnifique l'homosexualité. Nous avons filé à Anacapri visiter la villa d'Axel Munthe. Jardin délicieux, patio rempli de pièces antiques, et un belvédère saisissant, orné d'une sphinge qui garde la baie, plusieurs centaines de mètres sous elle. Je m'assois pour rêver, et ma compagne d'insister : "on ne va pas y rester trois heures quand même." La fin de la mort à Venise, le ballet de Neumeier (disponible en DVD) seule adaptation qui se mesure à celle de Visconti, je crois. Quel Tadzio ! Le ballet lui-même est plein d'intelligence (Neumeier a, comme Visconti, ajouté beaucoup de choses très convaincantes à la nouvelle de Mann, qui à la relecture n'offre pas autant de subtilité que ces brillants commentaires) mais parfois insupportable de gaucherie (pourquoi ces gestes saccadés comme dans une chorégraphie de compagnie subventionnée de province ?) et dansé sur une musique somptueuse, notamment le finale déchirant et joyeux. Le Revel de Pour l'Italie relevait l'absence curieuse de littérature romanesque italienne jusqu'à une date très récente. Mais quelle revanche ensuite ! après avoir lu Bassani et Lampedusa, et même le seul roman de Saba, je reste stupéfié par leur audace, leur subtilité et leur générosité. Et si j'avais du courage, je pourrais aussi parler de la nullité déprimante des films de Truffaut, comparés à tout ce que j'ai vu du cinéma italien de la même période. Truffaut a-t-il jamais dit ou montré quelque chose qui importe ? Ses femmes sont des caricatures, ses enfants sont des caricatures, ses situations sont des caricatures. On s'y ennuie sur une musique qui saoule, comme dans une soirée gay en somme. Sur facebook, un haut fonctionnaire international qui aime fister les jeunes gens qui dorment chez lui étale des photographies de vacances par centaines sans doute pour qu'ils soient assurés qu'il a autant d'argent que de mauvais goût. Et parce que certains pourraient être abusés, à l'occasion, par quelque photo où il ne paraît pas avec une coupe de champagne et un polo ralph lauren, il a pris soin de publier de courtes Travel Notes, sans doute des pages de son journal intime, dans lequel il indique pour chaque ville à quel endroit il faut être vu manger les prétendues meilleures pizzas ou descendre les meilleures caipirinhas. Najat Vallaud-Belkacem souhaite interdire la prostitution parce qu'elle dégrade l'image de la femme. On suggère à la ministre qu'à ce compte, il serait plus efficace d'interdire la femme, qui est la principale cause de dégradation de l'image de la femme. Maintiendra-t-on alors la prostitution masculine, ou considère-t-on qu'elle dégrade elle aussi l'image de la femme ? Je me garderai bien d'entrer dans une discussion trop détaillée de ce sujet, car point le jour où on pénalisera aussi la négation du crime qu'est la prostitution, et il me faudra supprimer mon blogue. Notez bien que je ne souffrirais pas d'un monde où il n'y aurait plus de commerce des corps ; car j'ai perdu longtemps tout espoir d'y gagner ma vie, et je ne pourrai jamais y dépenser quelque argent car j'ai trop peur d'attraper des maladies. Et puisque l'interdiction du proxénétisme n'a jamais fait débat, on peut en venir à l'essentiel, qui est que je n'arrive pas à comprendre qu'on considère comme plus grave de louer son corps que de louer son esprit. J'ai déjà dû l'écrire, mais une pute peut rêver à autre chose pendant qu'elle travaille, alors que moi je ne le peux pas. La prostituée a toujours le cerveau libre, quand le mien est dirigé par un autre douze heures par jour. Et quand je vois tous ces jeunes cadres qui vont se chercher un sandwich pour manger devant leur ordinateur, je me dis que cela doit quand même être rare, une prostituée qui mange en travaillant (je n'ai pas dit : qui avale en travaillant), preuve suffisante du caractère bien préférable, du point de vue moral, de la prostitution sur la subordination.
Le 12/06/2012 à 23:09
N'oublions pas tous ceux qui se sont battus pour que nous puissions, à quarante ans passés, nous habiller en marin de cuir avec des bracelets de force, le cul épilé nu et offert.
Le 10/06/2012 à 18:58
Les bars gays sont la preuve de l'inutilité du voyage au vingt-et-unième siècle. Dans une ambiance standardisée comme la température d'un hôtel de standing, ils diffusent une musique identique à des tribus qui portent le même uniforme : barbus taillés pareillement, chevelus semblables aux côtés rasés, muscles sans sourcils, ambiance égale. La communauté gay, c'est le club méditerranée à travers le monde : mêmes villages, mêmes spectacles le soir, et mêmes colliers de boules (pour les passives). Après l'Australie, l'Afrique du Sud démontrent qu'il ne sert à rien de courir le monde pour espérer trouver des gays différents. Bubbles Bar, 125 watergang street, au Cap. Je me fais déposer devant par le chauffeur du Cape Grace Hotel (qui est une femme !), le temps d'un show de drag. L'endroit est recommandé ("Life's not worth a damn till you can say you've been to Bubbles Bar" prétend le guide gay local), mais ce soir c'est majoritairement lesbien. C'est petit, mais on y donne des spectacles de drag queens, qui me manquent tant à Paris. Après un show tonique, la drag queen nous laisse en compagnie d'une très jeune troupe d'apprenties drag-euh-kings, qui s'en sortent pas trop mal. There's nothing like a drunk lesbian nous explique la drag queen, pour les pousser au cocktail du soir (une double vodka-sprite à deux euros cinquante). Mais je crois qu'en réalité, il n'y a rien de tel qu'une lesbienne qui s'est lavé les cheveux. D'ailleurs, il n'y en a pas ce soir. (...) Le bar s'est rempli, et les garçons sont redevenus majoritaires, malgré la jeune fille de cent vingt kilos pour un mètre cinquante qui se prend sur scène pour Freddy Mercury. Le plus beau porte un polo à rayures impossible. Il n'y a que lui et M. pour porter ce type de rayures, sans doute parce que ces deux là savent que rien ne peut assombrir leur vénusté. D'ailleurs, contre moi, je m'aperçois qu'il y a un sosie de M. : que la beauté puisse exister en autant d'exemplaires dans l'univers, au même moment, sans qu'un seul ne soit dans nos bras est la plus grande douleur métaphysique qu'on puisse physiquement ressentir. Cela tombe bien, car la drag queen est précisément la seule réponse valable et nouvelle que notre époque ait trouvé au problème de l'absurdité de la vie. Un homme déguisé en femme, sur-maquillé, qui chante et danse en playbackdes chansons d'amour raté, qu'y a-t-il de mieux pour moquer le néant qui ne nous a tiré de lui que pour nous vaincre ? Notez que Yamina Benguigui, qui a la forme d'une drag-queen, ne peut remplir le même rôle, faute de tragique assumé. La drag-queen se sait drag-queen ; Yamina Benguigui est seulement grotesque. Dehors, prennent l'air quelques spectateurs, sous les étoiles. Une grosse BM arrive : c'est le chauffeur de l'hôtel, toujours un peu surpris par l'endroit et ceux qui y trainent.
Le 06/06/2012 à 23:36
Cocktail au premier étage du ... . Une dame me demande si j'ai vu telle pièce donnée il y a quelques temps à la Comédie française. Un pressentiment me fait lui dire que j'aime beaucoup son auteur, et elle de me répondre : "C'est mon ancêtre, voyez-vous. Son style tient encore la route, mais sa vie était impossible : il l'a passée au bordel." Elle me conseille une biographie récente : "Donnez-moi votre carte, ma secrétaire vous déposera le livre." Evidemment, je n'ai pas de carte. "Ah, vous n'avez pas de caarte. Donnez-moi votre numéro et votre adresse." Au nom de la rue : "Ah, c'était le grand ami de ma grand-mère". Elle me parle de la seule trace de l'âge qui a résisté chez elle à la chirurgie : "C'est pareil chez toutes les femmes (suit une liste de dames du monde que j'éviterai de reprendre ici pour la tranquillité juridique du site). Il y avait bien le docteur X, avec ses crèmes interdites, mais il a cessé son activité sans en livrer la formule." Elle sait pourtant que l'un de ses amis continue à les utiliser : "Vous le verriez, à soixante-douze ans, il court encore les minets !" Heureusement, je suis arrivé après le départ de X., starlette française et héritière, à qui j'ai eu l'honneur de donner au siècle précédent des leçons inutiles et désespérées.
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